L’administration fiscale française a subi une troisième fuite de données en autant de mois, soulevant de nouvelles questions sur la sécurité des bases publiques du pays.
Le dernier incident, détecté lundi 17 août, concernait un service en ligne exploité par la Direction Générale des Finances Publiques (DGFiP) traitant des successions.
La DGFiP a déclaré que l’accès non autorisé avait été rapidement neutralisé. Elle n’a pas encore divulgué combien de personnes ont été affectées ni exactement quelles informations ont été consultées.
L’incident fait suite à deux atteintes bien plus importantes à l’administration fiscale française.
La première a eu lieu à la fin juin et a touché environ 678 000 personnes et entreprises, dont environ 350 000 contribuables individuels.
Les informations volées comprenaient les noms, les dates de naissance, les adresses, les numéros de téléphone, les adresses électroniques, la situation familiale et des informations liées à l’impôt telles que le revenu imposable de référence.
Une autre attaque sur la base cadastrale professionnelle du DGFiP pourrait avoir touché plus de 430 000 personnes et plus de 1 000 professionnels, impliquant des informations reliant des personnes et des entreprises à des biens et à des registres fonciers.
Les deux incidents antérieurs ont donc potentiellement impliqué plus de 1,1 million de personnes et d’entités.
La fuite de cette semaine portait sur des données relatives aux successions vacantes : patrimoines pour lesquels aucun héritier n’est connu, des héritiers ayant renoncé à un héritage ou aucun héritier ne s’étant manifesté dans le délai requis.
Pourtant, les piratages visant l’administration fiscale ne sont pas des cas isolés. Au cours des mois récents, des organismes publics français, dont le ministère de l’Éducation, France Titres et Urssaf, ont subi des incidents de cybersécurité.
La violation d’Urssaf, dévoilée plus tôt cette année, a exposé des données concernant environ 12 millions d’employés recrutés au cours des trois années précédentes.
Au cours du premier trimestre 2026, la France a enregistré 23,5 millions de comptes compromis, bien moins que les 60,3 millions enregistrés aux États‑Unis, mais bien au‑dessus des 4,4 millions du Royaume‑Uni.
Cela soulève la question de savoir pourquoi les bases de données publiques françaises constituent une cible aussi attrayante pour les pirates, et si l’appareil d’État français est particulièrement vulnérable aux cyberattaques par rapport à d’autres pays.
The Connexion s’est entretenue avec Arnault Barichella, chercheur associé spécialiste de la cybersécurité et de l’intelligence artificielle à l’Institut Jacques Delors et chercheur à l’Université Paris-Saclay.
The Connexion : Pourquoi la France est-elle autant ciblée par les cyberattaques ?
Arnault Barichella : « La France figure régulièrement parmi les pays européens enregistrant le plus grand nombre de cyberattaques. Même à l’échelle mondiale, elle tend à se classer parmi les pays les plus touchés par le nombre et le volume d’attaques, souvent juste après les États‑Unis.
« Bien sûr, cela dépend de la mesure, de l’année et de la métrique, mais la France est définitivement l’un des pays les plus touchés par les cyberattaques, à la fois en Europe et dans le monde. Cette réalité s’est accentuée ces dernières années.
Un État fortement centralisé
« L’une des raisons est liée au fonctionnement du gouvernement français. La France est un pays très centralisé. Cela signifie qu’elle offre une cible particulièrement attractive pour les cyberattaques, car la compromission d’une seule entité administrative nationale peut potentiellement donner aux attaquants l’accès aux données de millions de personnes en une seule fois.
« C’est différent des nations fédérales comme l’Allemagne, par exemple, qui sont beaucoup plus décentralisées. Leurs données sont plus régionalisées, alors que la France est fortement centralisée autour de Paris et de l’administration nationale.
Les sous-traitants peuvent créer des maillons faibles
« Il y a aussi l’utilisation de sous-traitants. La France travaille de plus en plus avec des entités du secteur privé, et ces sous-traitants peuvent représenter des maillons faibles car ils sont généralement moins bien protégés que les agences nationales.
La France a une cybersécurité solide… mais certaines lacunes
« La France présente également certaines faiblesses malgré ses solides capacités nationales de cybersécurité. Par exemple, l’authentification à deux facteurs et l’authentification multi‑facteurs ne sont pas aussi répandues qu’elles le devraient. Des experts estiment qu’une majorité de cyberattaques aurait pu être évitée si une authentification à deux facteurs plus robuste ou multi‑facteurs avait été en place.
« Enfin, il existe une question réglementaire. La France est très efficace pour imposer des sanctions financières sévères aux acteurs du secteur privé qui ne respectent pas les règles de cybersécurité, mais les règles sont moins strictes pour les entités publiques. Cela peut créer un déséquilibre.
« Cela ne signifie pas que la France dispose d’un mauvais système de cybersécurité. Elle dispose d’un cadre très solide et l’un des plus robustes en Europe, en particulier par rapport aux autres États membres. Mais elle présente certaines faiblesses qui expliquent pourquoi elle est devenue une cible aussi attractive. »
The Connexion : Comment la France se compare-t-elle au Royaume-Uni ?
Arnault Barichella : « Le Royaume‑Unis est aussi fortement ciblé, mais il est beaucoup plus décentralisé que la France. Ce niveau élevé de centralisation est une caractéristique particulière du système et de la culture français.
La transparence peut influencer les chiffres
« Il existe également la question de la transparence. La France impose des exigences de transparence très élevées en matière de signalement des cyberattaques. Cela signifie que les chiffres peuvent parfois sembler plus élevés que dans les pays voisins car les incidents de cybersécurité sont plus susceptibles d’être signalés.
« Le Royaume‑Uni a également des exigences de transparence, mais elles tendent à être moins étendues que celles de la France. Les chiffres doivent donc être interprétés avec prudence.
The Connexion : Pourquoi les données personnelles et administratives françaises sont-elles si précieuses pour les attaquants ?
Arnault Barichella : « Il ne s’agit pas toujours d’extraire de l’argent directement à quelqu’un. La question est aussi liée à la nature de l’administration française et au système social du pays.
« Les Français possèdent des numéros de sécurité sociale, des numéros d’identification fiscale et de nombreux autres types d’identifiants administratifs. Ces types de dossiers peuvent se vendre pour beaucoup d’argent sur le Web et sur le marché noir.
« Je ne dis pas que d’autres pays n’ont pas les mêmes identités sociales, mais l’administration publique française a tendance à être plus étendue que dans de nombreuses autres nations. Il existe donc davantage de dossiers et d’identifiants qui peuvent être exploités.
L’importance géopolitique de la France
« Enfin, il existe aussi un autre facteur majeur, lié à la géopolitique. La France est la principale puissance militaire de l’UE, en plus d’être le seul pays de l’UE à disposer de ses propres capacités nucléaires indépendantes.
« Cela rend la France particulièrement importante d’un point de vue stratégique et géopolitique. La France est également une grande puissance militaire en Europe et jouit d’un haut niveau d’indépendance militaire. La Russie, par exemple, s’intéresse fortement à la France, à la fois en raison de son rôle militaire en Europe et de son influence au sein de l’UE et de l’OTAN. Pour ces raisons, la France a traditionnellement été une cible majeure. »
